Une histoire incroyable.

Mais vraie.

Il y a de cela plus de 20 ans…en été.

J’avais pris l’habitude de promener tous les soirs notre chien, ce cher Nougat, un petit Yorkshire terrier, dans notre jardin pour son dernier pipi.

Le plus souvent c’était après minuit. Nous nous couchions tard.

Comme le jardin était clôturé, Nougat déambulait librement sur le sentier avec un peu d’avance sur moi.

Les petits projecteurs qui devaient nous éclairer étaient derrière un rideau de verdure, et par conséquent je devais faire très attention pour ne pas trébucher sur un éventuel obstacle du chemin. Un gros caillou, une branche…

Alors que je m’approchais du vieux pin dont le tronc rampait le long du sol avant de se verticaliser, forme spéciale due à la tramontane qui fait plus que caresser ses branches, puisque parfois elle les casse, je vis Nougat s’immobiliser soudain, le poil de son dos hérissé, puis se mettre à aboyer de façon méchante. Ma première idée fut qu’il avait découvert un chat.

Pas du tout ! C’était un homme tapi dans le noir, sous le pin, derrière le tronc.

« Que faites-vous là, Monsieur ! Vous êtes dans une propriété privée, vous avez franchi une clôture ! » Puis, gros mensonge : « Vous avez de la chance que je ne sorte pas mes chiens ensemble, car si j’étais d’abord sorti avec l’autre, il vous aurait déchiqueté »

« Qui êtes-vous et que faites-vous dans mon jardin ? »

Tous ces échanges devaient se dérouler obligatoirement à voix presque basse car je ne voulais pas que ma femme entende, elle aurait pris peur et aurait ameuté tout le voisinage. Souvenez-vous qu’il était environ minuit. Le clair de lune était magique.

Je le vis de plus près en m’approchant de lui. Il était bien habillé, presque en costume d’après ce que je pouvais distinguer. Alors, dans un français parfait, il me raconta qu’il était marocain et qu’il se rendait en Espagne en stop. Arrivé à Banyuls il avait cherché un coin pour passer la nuit et il avait vu notre jardin. Il me supplia de le laisser continuer la nuit sous ce pin car il mourrait d’envie de voir demain matin le lever du soleil sur la mer. Il me proposa de me laisser ses papiers d’identité et son portefeuille que je lui rendrai demain matin.

« Je vous en supplie Monsieur, je veux voir d’ici le lever du soleil ! »

Il avait presque les larmes aux yeux en imaginant ce demain qu’il désirait tant voir !

Je refusai ses papiers qu’il me tendait déjà.

« Bon, dormez ici, mais à une condition, demain matin vous quittez les lieux après le lever du soleil et si vous avez des besoins urgents, allez les soulager ailleurs »

Il me jura sur Dieu qu’il respecterait ses promesses.

Nougat que j’avais pris dans mes bras s’était calmé depuis longtemps. Ma femme n’avait rien entendu.

Je serrai la main de cet inconnu et lui souhaitai bonne nuit.

Comme j’étais allé souvent au Maroc d’où j’avais gardé des souvenirs humains très forts, ma confiance était totale. Demain il serait parti et le coin serait propre.

Ce fut effectivement le cas.

Je ne regrette pas d’avoir contrôlé l’instinct de violence qui avait effleuré mon esprit au tout début. Je ne me suis pas posé le problème du “pourquoi” on dort en costume dans un jardin dont on a franchi la clôture surtout quand on est étranger au pays et qu’on connait les risques encourus. Selon le jardin choisi il aurait pu finir à la Gendarmerie. Ou pire !

Mais, tout compte fait, je pense avoir choisi la bonne solution. Grâce à moi, cet inconnu a joui d’un spectacle incroyable : le lever du soleil sur la mer en été et sous un pin de Cap d’Oune.

Pourtant…mon comportement aujourd’hui ne serait pas le même. Et pour cause !

Mon Dieu comme le monde a changé, en mal !

Si vous êtes encore en vie, inconnu Marocain de passage à Banyuls, je vous invite à renouveler l’expérience.

Hélas, Nougat ne sera plus là.

Ne tardez pas trop quand meme, des fois que moi non plus…

Et surtout "chut", je n'ai jamais rien dit de tout ça à ma femme.